Entretien avec Mohamed Aouamri
Le cinquième album de Thorgal Saga, dessiné par Mohamed Aouamri, marque une nouvelle étape pour la série. C’est l’occasion de dialoguer avec lui sur les coulisses de sa réalisation, de découvrir sa manière de travailler et de mettre en lumière les relations qu’il a nouées avec les partenaires de cette réussite.
« Le mouvement, c’est essentiel. Je me sens presque plus à l’aise dans l’action que dans les scènes figées. Les champs contre champs, ça va bien un moment… (rires). »
Comment avez-vous accueilli la proposition de dessiner ce 5ème album de la collection Thorgal saga ?
J’ai été très agréablement surpris par l’appel de mon éditeur, Gauthier Van Meerbeeck : « On a pensé qu'après Saga Valta, tu serais parfait pour réaliser un Thorgal Saga. Est-ce que ça t’intéresse ? » Évidemment, ma réponse a été immédiate ! Nous nous sommes ensuite rencontrés pour en discuter. Je connaissais déjà Antoine Ozanam, le scénariste, mais cette occasion nous a permis de nous retrouver à Paris autour d’une bonne table. J’avais apporté mes premières esquisses, ma vision de la reprise du personnage, tout en respectant bien sûr le cahier des charges…
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Vous saviez déjà que le choix était en rapport avec l’album de Thorgal (T5 Au-delà des ombres) ?
J’avais été informé par téléphone et ce, dès le début, que cela s’inscrirait entre La gardienne des clés et L’épée soleil et ça m’a plu.
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Un peu de pression après l’annonce ?
Non, j’ai simplement pris la décision que, pour mener ce projet à bien et dans les délais, je devais m’y consacrer entièrement et mettre de côté les travaux alimentaires qui avaient été indispensables auparavant.
Les circonstances ayant évolué favorablement, ce fut un véritable plaisir de réaliser, pendant deux ans, les planches de La cité mouvante. Je m’étais engagé auprès de mon éditeur, Félix Pirovano, à livrer chaque lundi le scan d’une nouvelle planche, engagement que j’ai tenu : 80 planches en deux ans.
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Comment s’est passée la relation avec le scénariste Antoine Ozanam, vous avez eu le scénario d’un seul bloc, avez-vous réalisé le découpage ?
J’ai d’abord reçu une première série de découpages de planche. Ce qui était précieux avec Antoine, ce sont ces petits croquis griffonnés en marge : ils m’ont permis de gagner beaucoup de temps et de trouver des pistes, même lorsqu’il ne s’agissait que d’un dessin minuscule, à peine de la taille d’une carte postale. Ensuite, je réalisais une prémaquette avant de me lancer sur ma grande page blanche.
Êtes-vous intervenu dans le scénario, y a-t-il eu des moments où vous trouviez que le découpage ne fonctionnait pas ?
Oui, dans certaines pages, j’ai apporté ma touche personnelle, notamment dans les scènes de métamorphose de Vigrid. Lorsqu’il passe de l’état humain à l’état animal, j’ai ajouté une case intermédiaire afin que le lecteur saisisse mieux le processus, qu’il s’agisse d’une transformation en demi-dieu ou de l’inverse. J’ai également proposé une autre fin, car je souhaitais quelque chose de plus mélancolique et onirique.
J’ai donc réalisé un nouveau découpage que j’ai transmis au scénariste, qui l’a accepté sans difficulté. Il estimait qu’aucun commentaire n’était nécessaire, ce que j’ai contesté en demandant qu’un texte accompagne la conclusion. Une fois cela intégré, j’ai été ravi du résultat.
Il m’est aussi arrivé de rencontrer quelques impasses dans le scénario, mais mon éditeur a su me guider avec des suggestions pertinentes. C’était la première fois que je travaillais avec un éditeur qui prenait la peine de m’appeler pour me faire des remarques toujours justes et constructives.
Je tiens également à souligner qu’Antoine Ozanam est un scénariste ouvert, sans ego démesuré, acceptant volontiers de remettre son travail en question. Même lorsque certaines propositions de l’éditeur pouvaient le déranger, il n’hésitait pas à les intégrer en apportant des ajustements judicieux.
Au final, j’ai eu le sentiment d’être privilégié avec ce projet, riche en passages consacrés aux animaux et à la nature, des thèmes qui me passionnent.
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Pas de moment de découragement sur le travail, parce qu’il restait peut-être cette pression ou pas ?
Franchement, non ! Mon scénariste m’a toujours mis à l’aise en n’hésitant à m’encourager dans mes choix à la condition que ce soit bénéfique pour la planche.
Passer derrière le maître Rosinski, ce n’est pas rien !
C’est vrai mais j’ai fini par être rassuré concernant mon travail sur cet album lorsque j’ai été mis en copie d’un mail de Piotr, le fils de Grzegorz Rosinski, saluant mon travail.
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Qu'avez-vous retenu de cette expérience ?
Avec l’âge, on acquiert une certaine forme de sagesse (rires). En réalité, il n’y a pas tant de hauts et de bas, car la construction du scénario est remarquablement bien pensée : chaque séquence en appelle une autre. On passe d’une scène à l’autre, tantôt avec Thorgal, tantôt dans la cité, tantôt auprès de Vigrid et Aaricia. Ce panachage apporte une véritable respiration. Lorsqu’on est plongé dans un paysage nocturne en ville, la scène suivante nous ramène à Aaricia, ou à Vigrid réparant le toit de la chaumière… C’est formidable qu’aucune séquence ne s’éternise dans un huis clos.
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Comment s’est passée la collaboration avec le coloriste Bruno Tatti ?
J’apprécie son travail et dans un 1er temps, je me suis rendu chez lui pour lui préciser mes envies. Je l’ai laissé ensuite les 2/3 de l’album et puis après, on a repassé les planches, une à une, pour faire des rectifications. Par exemple, il avait toujours pour habitude de faire systématiquement l’ombre des mèches de cheveux sur le front et compte tenu de mon dessin, ça allait devenir trop roboratif, trop lourdingue. Je lui ai donc demandé d’éclaircir tout ça en précisant, par exemple, tel ou tel aplat pour un visage et ce travail minutieux a permis de beaucoup alléger, éclairer.
En fait, comme c’est le dernier du maillon…
Effectivement cela peut plomber, et vous pouvez réussir une planche et vous pouvez la planter ensuite avec la couleur car c’est trop assombri, trop bouffé…
Après, il y avait une nouvelle validation.
Effectivement, une fois toutes les corrections faites, Bruno m’a renvoyé tous les fichiers par correspondance que j’ai revu et nous avons ensuite passé des heures au téléphone pour que je lui précise ce que j’attendais de lui. C’est souvent les scènes nocturnes, les contre-jours où parfois, un peu trop chargé. Par exemple, pour le profil de la gardienne des clefs dans une scène, j’ai estimé que l’ombre et le profil ne correspondaient pas à mes attentes et que pour une meilleure compréhension entre nous, de faire un scan d’une photocopie de la case que j’aurais aquareller et lui renvoyer pour qu’il intègre comment procéder. C’est ainsi que nous avons procédé et ça c’est très bien passé.
Avec cet album de Thorgal Saga, avez-vous eu le sentiment de sortir de votre zone de confort ?
Oui et non (rires). Oui, dans le sens où il faut être dans les clous, ne pas trahir le personnage et toute la galerie de personnages qu’il y a autour. Puis, en même temps, se dire que l’on est à l’aise car c’est un univers déjà visité par mes soins. En fait, Saga Valta a été comme un sas, un truc intermédiaire qui m’a permis de passer un cap. C’est vrai que de la doc, je n’en ai pas eu besoin et puis, il ne faut pas oublier qu’il y a les albums de la série mère sur laquelle je pouvais m’appuyer. J’ai effectivement eu besoin de revenir dessus afin de coller le plus possible à l’histoire. Parfois, ce sont des petits détails très précis qui fait que l’on ouvre ces albums-là pour voir, par exemple, l’implantation des cheveux de Thorgal, elle s’avère très spécifique. Pour Shania, c’est pareil, elle a beaucoup de cheveux mais pas trop car il faut faire attention car c’est une gamine de 15-16 ans et il ne faut pas la vieillir.
Et votre méthode de travail ?
Mon truc, c’est l’encrage au pinceau et je sais qu’il y en a très peu qui le font maintenant. J’aime bien ce rituel du pinceau, on jauge la qualité du trait, la charge du pinceau, on la sent et c’est vraiment mon outil de prédilection. J’utilise également un peu la plume pour certains aspects comme lorsqu’on dessine de l’écorce d’arbre, de la racine. C’est bien également lorsque je fais mon aplat du sol…
Si l’on vous proposait une autre collaboration, un autre Thorgal ?
Je ne dirais pas non et à ce moment-là, je demanderais à ce que je puisse plus dessiner Kriss de Valnor, avec son fichu caractère (rires), parce que je sens que ce serait une jubilation !
C’est vrai qu’elle est affreuse, elle joue bien son rôle.
Elle a une présence de dingue dans cette série. Elle met du piquant, du piment là où il faut. Peut-être également, dessiner Thorgal dans d’autres accoutrements, peut-être un peu plus de naval, je ne sais pas… changer de décors. Un deuxième album, ce serait comme reprendre une deuxième part de tarte (rire).
La gourmandise…
C’est ça, exactement !
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Et, c’est la première fois, ici à Quai des bulles, que vous dédicacez cet album ?
J’ai déjà commencé à dédicacer à librairie Bulles en tête à Paris et là comme ici, ça a dépoté !
Quel est le retour alors des lecteurs ?
Tout le monde était ravi et franchement, j’ai déjà eu quelques articles élogieux.
J’ai entendu parler tout à l’heure que vous étiez en train de vous lancer dans un nouveau projet, pouvez-vous en dire quelques mots ?
Je ne peux vous donner que deux ou trois indications à savoir qu’il y a la notion de « petit peuple », il est question d’un bestiaire divers et varié et ça j’adore…
Vous allez vous régaler…
Tout à fait car c’est le genre de thématique qui me plait bien. C’est situé au moyen âge mais en fait, les êtres humains sont représentés comme des entités un peu nuisibles pour ce « petit peuple » et on ne voit jamais plus haut que le haut du mollet et le reste est un peu dans la brume, des géants inhospitaliers. Et ce « petit peuple » a une histoire très complexe. Le scénario s’avère très fouillé et tout ce que je peux dire, c’est que c’est l’adaptation d’un jeu de rôles. Pour l’instant, je n’en dis pas plus sinon que ça va être un one shot de 80 pages aux éditions Le Lombard et que c’est très bien foutu.
Propos recueillis par Bernard Launois le 25 octobre 2025
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© Bernard Launois / Auracan.com
Visuels © Mohamed Aouamri/Le Lombard







